Chronique : « Shiatsu et Consentement » par Mehdi Abid
Auteur : - Publié le 10/08/2026 à 19h59Parler consentement en shiatsu ? Une évidence pour beaucoup, mais il est assez rare que la question soit abordée de manière approfondie. Nous sommes pourtant dans une discipline du toucher, où le relationnel et la communication sont clefs entre praticien et receveur. Dans ce nouvel article, nous décortiquons ce que signifie réellement un « consentement libre et éclairé » tout au long de la séance.

Cadre général :
Issu historiquement du droit médical et de l'éthique de la recherche, cette notion est applicable à de nombreux autres domaines concernés par les interactions humaines.
Le shiatsu en fait bien-sûr partie !
Le consentement ne se résume pas à un accord passif ou à une simple signature sur un document. Il repose sur l'alliance de deux conditions fondamentales :
- Il est libre : L'accord est donné en l'absence de toute contrainte, pression morale, manipulation ou abus de pouvoir (réel ou perçu).
- Et éclairé : La personne dispose d'une information claire et adaptée à sa compréhension.
Appliqué au shiatsu
Pour notre domaine, on peut parler d'un processus continu de communication, où le praticien s'assure que le client est pleinement informé, qu'il comprend la teneur de la séance, et qu'il donne son accord en conséquence.
Cette définition regroupe plusieurs composantes que nous allons approfondir :
L’information éclairée : Le praticien doit fournir des informations claires et compréhensibles pour le client. Utiliser un langage accessible, dépourvu de jargon complexe, pour présenter :
- La nature du shiatsu : Expliquer brièvement les principes fondamentaux, l’approche, et les effets potentiels.
- Les techniques utilisées : Décrire les différents moyens (pressions, étirements, mobilisations…) et leur objectif.
- Les zones du corps concernées : Indiquer les zones du corps qui seront touchées pendant le massage, et demander l'accord explicite du client avant de toucher une zone sensible ou intime.
- Les sensations possibles : Informer le client des sensations qu'il pourrait ressentir (douleur légère, chaleur, picotements, relaxation profonde), et l'encourager à communiquer s'il ressent une gêne ou une douleur excessive.
- Les contre-indications éventuelles : S'enquérir de l'état de santé du client, de ses antécédents médicaux, et de toute contre-indication éventuelle au shiatsu (grossesse, problèmes cardiaques et/ou circulatoires, etc.).
Le caractère volontaire : Le consentement doit être donné sans pression ni contrainte. Le client doit se sentir libre de refuser le soin, de poser des questions, ou d'exprimer ses besoins et ses limites.
La spécificité : Le consentement doit être donné pour un soin spécifique, avec des techniques et des zones du corps clairement définies. Un consentement général ne suffit pas.
La continuité : Le consentement n'est pas un acte unique, mais un processus continu qui peut être réévalué et renouvelé au fil du soin (et même d’une séance à l’autre). Le praticien peut ainsi régulièrement vérifier que le client est toujours à l'aise avec le soin en cours.
La réversibilité : Le client a le droit de retirer son consentement à tout moment, même en cours de séance. Le praticien doit respecter cette décision, et interrompre le soin immédiatement si nécessaire.
Et le professionnel dans tout ça ?
Le consentement est un accord de deux volontés. Le praticien est donc également concerné. Son cadre de travail ne saurait être remis en cause par le client.
En quoi est-il essentiel d'intégrer le consentement dans notre pratique ?
Établi une relation de confiance : où le client se sent respecté et écouté, ce qui améliore la perception du soin. Cette démarche s’avère d’autant plus fondamentale si cette personne a, par le passé, fait l'expérience d’une atteinte à son consentement.
Favorise l'autonomie du client : cela permet de respecter l'autonomie du client et sa capacité à décider de son propre corps.
Tempère l’asymétrie dans la relation : nous sommes dans une situation qui tend à être déséquilibrée entre le praticien qui sait / fait et la personne qui reçoit passivement. Solliciter son consentement lui redonne un statut actif et évite une posture paternaliste ou autoritaire.
(cette asymétrie peut se retrouver inversée du fait d’autres rapports de domination : relation économique, différence de genre, âge…).
Pose un cadre professionnel : pour le praticien, il s'agit d'une obligation éthique et légale de s'assurer que le client comprenne et accepte pleinement le soin proposé, limitant ainsi les risques de malentendus et de contentieux.
La frontière entre toucher respectueux, toucher intrusif et atteinte à l'intégrité corporelle réside entièrement dans le consentement.
Les difficultés et limites d’application
Une lourdeur dans les échanges ?
C’est souvent un reproche qui revient lorsqu’on aborde la notion de consentement. Demander l'autorisation à chaque pression risque de hacher la séance et perturber la personne de son état de détente. Elle peut également l’amener à se questionner sur un manque de confiance, de professionnalisme, du praticien.
L'enjeu est de trouver un équilibre : un cadre explicite posé au départ, relayé par une écoute constante pendant le soin (verbale et non-verbale), ponctué de vérifications ponctuelles, uniquement lors des transitions ou des zones plus délicates. A ajuster en fonction de la personne que nous avons en face.
Pourquoi ne pas aussi mettre en place un formulaire de consentement en amont du soin ? Disponible en salle d’attente par exemple ou envoyé à l’avance. Celui-ci n'exonère pas le praticien d’une démarche lors de la séance mais permet de poser clairement le cadre de la séance.
Quelques cas particuliers à considérer :
- Difficultés psychiques ou cognitives : Lors de l'accueil de personnes vivant avec des troubles neurodéveloppementaux, des maladies neurodégénératives (ex. Alzheimer) ou des états de détresse psychique… l'accès à un consentement explicite peut être altéré. Dans ces cas, le praticien doit s'efforcer de communiquer de manière claire, simple. Si nécessaire en faisant appel à un proche ou un accompagnateur.
- Barrières linguistiques et culturelles : L'absence de langue commune ou la présence de représentations culturelles différentes du corps et de la pudeur rendent l'information complexe à transmettre. Là aussi, une attention toute particulière à une bonne compréhension doit alors être faite. On peut faire appel à des traductions, des documents écrits dans leur langue, ou l'assistance d'un interprète.
- Mineurs : Lorsque l’on reçoit un mineur en séance, la question prend une double dimension : elle implique à la fois les représentants légaux (accord parental obligatoire, présence d’un adulte…) et le respect de l'assentiment de l'enfant ou de l'adolescent (l’accord de l’adulte est nécessaire mais non suffisant).
Dans tous les cas, un refus de soin peut être envisagé par le praticien s’il juge que le cadre éthique n’est pas respecté (impossibilité d’un consentement libre et éclairé).
Pour aller plus loin :
Afin de rédiger cet article, je me suis principalement reposé sur la notion de consentement dans le milieu de la santé, qui présente des niveaux d’interaction similaires et peut facilement se transposer à notre pratique.
On peut ainsi se référer à :
- Avis n° 136 du Comité Consultatif National d'Éthique (CCNE)
« L’evolution des enjeux ethiques relatifs au consentement dans le soin » https://www.ccne-ethique.fr/sites/default/files/2021-07/Avis%20136.pdf
- Article R. 4321-84 du code de déontologie du conseil de l’ordre des Kiné
« Consentement du malade » (partie commentée)
https://deontologie.ordremk.fr/devoirs-envers-les-patients/r-4321-84-consentement-du-malade/
- La Santé en action, Juin 2023, n°464 Consentement, éthique, soins et santé
https://www.santepubliquefrance.fr/sites/default/files/rdd/document/652359_spf00004770.pdf
Dans un cadre plus large, je recommande :
- Bernadin Larrieux, « Violence, domination et consentement : vers une éthique du soin comme réponse politique », sur La gazette universitaire, mai 2025
https://www.gazetteuniv.com/violence-domination-consentement-care/
L’auteur :
Mehdi Abid est praticien et enseignant en yin shiatsu, installé à Strasbourg. Ancien praticien à l’Akahigedo de Tokyo. Il promeut une approche pragmatique du shiatsu. Fondé sur la pratique, l’état des connaissances scientifiques actuelles et ancré dans la réalité corporelle.
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