Chronique « Le shiatsu, une approche thérapeutique ? » par Mehdi Abid
Auteur : - Publié le 17/02/2026 à 19h17Dans le monde du shiatsu, le mot "thérapie" revient souvent, parfois chuchoté, parfois assumé. Il séduit, valorise, rassure. Pourtant, le terme reste juridiquement risqué : en France, seules les professions de santé peuvent se réclamer d’un acte thérapeutique. Mais au-delà du droit, la question mérite d’être posée franchement : le shiatsu est-il, dans son essence et ses effets, une pratique thérapeutique ?

Définir pour comprendre
La médecine moderne définit une thérapie comme un ensemble de moyens destinés à soigner ou guérir une maladie, dont l’efficacité a été scientifiquement démontrée. Le shiatsu, s’il se déclare thérapeutique, rejoint les autres approches dites non conventionnelles qui ne répondent pas à ce dernier critère. Cela ne signifie pas qu’il "ne marche pas" — mais que son efficacité n’est pas établie selon les standards actuels de la recherche médicale.
Les enjeux de la posture de "thérapeute"
Cette aspiration, bien compréhensible, répond à plusieurs élans profondément humains :
- Le désir d’aider, de soulager, de donner du sens à sa pratique ;
- La croyance en ce qu’affirment nos paires, nos enseignants ;
- La réaction face aux limites et défauts du système médical : technicité froide, manque de temps, surmédicalisation...
- Parfois aussi, une quête personnelle : besoin de reconnaissance, de légitimité, de valorisation du rôle que nous jouons auprès des autres et dans la société.
Rien de condamnable dans cette envie — mais elle nécessite lucidité et discernement car elle n’est pas sans implication. Revendiquer le statut de thérapeute, c’est risquer de confondre accompagnement et traitement.
Et cette confusion, même bienveillante, peut avoir un impact négatif sur la personne qui vient nous voir (retard de traitement, détournement de soin, effet nocebo…) et peut fragiliser la légitimité de notre discipline.
Sur quoi repose la prétention thérapeutique ?
Une expérience limitée par nos biais
Si l’on se réfère à ce qui ce passe en cabinet, nos impressions et celles de nos receveur·ses semblent parler d’elles-mêmes : apaisement, détente, sommeil retrouvé, douleurs réduites. Mais la perception d’un mieux-être ne suffit pas à prouver une action thérapeutique et c’est sans prendre en compte les nombreux biais qui nous influencent.
Notre pratique, comme toute activité humaine, est traversée par des biais, parmi les principaux :
- Biais de confirmation : nous remarquons surtout ce qui confirme nos croyances.
- Biais du survivant : nous retenons ceux qui vont mieux, pas ceux qui ne reviennent pas.
- Biais d’attribution : nous relions un changement à notre action, alors qu’il pourrait avoir d’autres causes (le simple écoulement du temps, un changement de vie…
Il faut également prendre en compte les effets contextuels (effet placebo élargi) : l’attention, le cadre, la relation et la détente participent au mieux-être de la personne qui vient nous voir et joue un rôle non négligeable Ces différents éléments ne disqualifient pas forcément toutes revendications sur notre pratique, mais nous invitent à la prudence dans l’interprétation de ses effets.
Etat des lieux des connaissances scientifiques
Que dit la science alors ?
Les études scientifiques consacrées au shiatsu restent encore peu nombreuses, et il faut parfois élargir les recherches aux autres pratiques de massages.
Les recherches existantes mettent en évidence :
- des effets positifs sur la relaxation, la diminution du stress et l’amélioration du sommeil ;
- une réduction modérée de la douleur dans certaines études (ex. douleurs lombaires, tensions musculaires) ;
- une amélioration du bien-être global et de la perception corporelle.
Cependant, la plupart de ces travaux présentent des limites méthodologiques importantes :
- échantillons trop petits ;
- absence de groupe témoin ou de protocole en double aveugle ;
- grande hétérogénéité des styles de shiatsu (ou de massage) ;
- difficulté à mesurer objectivement des variables comme "énergie" ou "harmonie"
Les quelques revues systématiques (comme celles publiées dans Complementary Therapies in Medicine ou BMC Complementary and Integrative Medicine) concluent souvent à un potentiel prometteur, mais demandent des études plus rigoureuses et standardisées.
En résumé : il existe quelques signaux positifs, mais pas de preuve scientifique solide permettant d’affirmer que le shiatsu a une efficacité thérapeutique démontrée selon les critères actuels.
Que faire face à ce constat ?
Un positionnement juste et éthique
Face à ce constat, la posture la plus juste n’est pas le repli, mais la clarté.
Assumer que nous ne faisons pas de “thérapie” au sens médical ne diminue pas la valeur de notre pratique.
Cela implique :
- De ne pas promettre de guérison ni de traitement de maladies ;
- De savoir rediriger vers les professionnel·les de santé lorsque la situation l’exige.
- D’accueillir sans diagnostiquer ;
- De faire évoluer notre pratique en fonction des connaissances actuelles ;
- D’encourager la recherche et l’évaluation objective de notre pratique.
C’est là une position d’humilité, mais aussi de maturité professionnelle.
Regarder le shiatsu pour ce qu’il est
Et si nous acceptions pleinement ce que le shiatsu est déjà ? Un massage d’origine japonaise, basé sur le toucher, la présence et la respiration, qui apporte du bien-être, du relâchement et une meilleure conscience de soi — le temps d’une séance.
N’est-ce pas là, déjà, une belle chose ? Dans un monde saturé de tension et de performance, offrir un espace de repos, de recentrage et d’attention bienveillante est un acte profondément utile.
Le shiatsu n’a pas besoin d’être "thérapeutique" pour être considéré comme un art du soin, profondément humain.
Vers une légitimité apaisée
Plutôt que de revendiquer une place dans le champ médical, le shiatsu peut trouver sa légitimité :
- en assumant ses limites et son champ d’action : le bien-être et le soin d’accompagnement
- en cultivant une éthique du toucher conscient et respectueux
- en s’ouvrant à la rigueur scientifique
Alors seulement un dialogue pourra s’établir sereinement avec le milieu médical.
Contactez Mehdi Abid : Praticien shiatsu à Strasbourg
A lire aussi l'échange entre Antoine Di Novi et Mehdi Abid
©Shiatsu France
©Medhi Abid
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